Jeudi 28 février 2008
J'ai du rentrer en avion depuis Nepalgunj, ville frontaliere avec l'Inde, parce que depuis 15 jours c'est la pagaille dans le pays, en particulier dans le sud (Terai).
Si j'ai bien compris (les népalais n'aiment pas en parler), l'Union Marxiste Leniniste a lancé un grand appel à la greve pour protester contre le premier ministre, et ca a dégénéré en tout un tas de révoltes et conflits parfois assez sérieux pour que plusieurs villes (dont Nepalgunj) soient sous couvre-feu, et que la route principale qui relie tout le sud du pays soit fermée. Du coup, on ne pouvait plus circuler vers l'Est.
La situation se calme doucement, mais c'était assez tendu quand
même quand j'y étais. On a entendu une bombe éclater, et les rumeurs parlaient de 4 personnes abattues par la police armée en 2 jours (les journaux n'en font pas état). Devant l'impossibilité de
prendre un bus, j'ai du me résigner à payer $150 pour voler à Katmandou.Petite consolation : l'avion a volé à l'altitude de 6300 mètres... C'est 2500 mètres plus bas que l'Everest! J'ai donc pu voir se dresser au milieu des nuages la chaine Himalayenne, teintée de rose par le soleil couchant...
Donc ca, c'était pour le voyage retour. Mais commencons par le commencement : le parc de Bardia.
Bien que relativement grand, le parc de Bardia est très peu fréquenté.
J'y suis allé toute une journée en compagnie d'un guide (500 Rs l'entrée + 500 Rs le guide = 11 euros) à la recherche du tigre, mais le gros chat se fait très discret depuis 15 jours, et je n'ai pas vu grand chose de sensationnel.
Bon, Bardia, c'est fait. Je me suis ensuite demandé où aller. Si on feuillette les bouquins genre Lonely Planet ou Guide du Routard, on se rend compte que l'ouest du pays n'est absolument pas couvert. Il n'y a rien, rien de rien. J'ai alors décidé d'aller voir par moi même ce qu'il y a à voir là bas. Et me voila parti.
Depuis Bardia, j'ai continué vers l'Ouest jusqu'a Atarya (2.5h / 170 Rs). En route on traverse la rivière Karnali (la plus longue du Népal) à son point le plus large. Pas mal.
En chemin, les paysages se font de plus en plus impressionants. D'abord la rivière bleue turquoise qui serpente au milieu des montagnes, puis les champs vert et jaune à perte de vue, et enfin le soleil couchant qui fait ressortir le rouge de la roche...
Je suis resté deux jours entiers à Dipayal pour revenir sur mes pas. En particulier, 20 Km en amont, je suis allé voir un village relié à la route par un pont suspendu. Au début je me suis demandé s'ils n'allaient pas me couper en morceaux une fois de l'autre coté. Mais au lieu de ca, un bonhome a couru à travers champs en m'interpelant I'm coming!, et s'est improvisé comme mon guide. Chouette alors.
Il me présente son village, ainsi que quelques uns de ses 6 frères et 9 soeurs (son père a 3 femmes). J'essaye de demander habilement pourquoi il n'y a que des femmes dans les champs, il bottera en touche. Bon, on verra ca plus tard.
C'était le seul du village à parler anglais je suppose, et il était tout content de croiser un touriste.
Il faut savoir que dans cette partie du Népal, ils ne sont pas vraiment habitués à voir des occidentaux. Alors c'est sur, partout où on va, on attire les regards. J'ai beau avoir fait Salem, j'ai quand meme trouvé qu'ici c'était un cran au dessus. Par exemple, à Dipayal, un journaliste est venu m'interviewer Et qu'est-ce que vous venez faire là? A ma connaissance, il n'a rien publié (tu m'étonnes, je savais pas quoi lui dire).
En fait, les visages ont parfois l'air mauvais, mais ils sont en fait simplement sévères. On n'est pas habitué à voir autant de sévérité c'est tout.
Je m'en suis rendu compte en prenant des photos des gens, à leur demande. Quand ils posent pour la photo, bien que tout content, ils prennent un air très rude, qui rappelle les photos en noir et blanc de nos (arrière) grand-parents. Donc keep cool, tout va bien, les gens sont gentils et accueillants. C'est juste qu'ici ils ont une vie très pénible qui leur fait parfois oublier de sourire.
C'est quelque chose que j'ai découvert sur place, parce que moi j'étais complètement à coté de la plaque. Je croyais que le Népal était plus développé que l'Inde, et bien, je suis tombé de haut en traversant ces régions perdues d'un des pays les plus pauvres au monde.
Il m'explique son projet, me donne des chiffres vertigineux, et je commence à avoir une vision plus juste de la situation.
Là bas, ils fréquentent les prostituées, puis reviennent à la maison infectés par le SIDA. Dans certaines regions, 10.1% des travailleurs revenant d'Inde sont séropositifs... La mortalité infantile est elle aussi très élevée, et la tuberculose encore bien présente.
Avec un docteur pour 250.000 habitants, et le transport des malades effectué à dos d'homme à travers les montagnes, on imagine mal comment il pourrait en être autrement.
Quand les américains sont venus ici en hélicoptere et ont vu comment on vivait, ils ont eu pitié de nous et ont financé cet hopital (du coup j'ai compris pourquoi on me demandait si j'étais venu en hélicoptere). Il y a un site web consacré à ce projet : www.nyayahealth.org/. Ils ont besoin de volontaires type étudiant en médecine qui veut faire un stage. Si vous etes dans le domaine, merci de faire tourner l'adresse, parce que c'est du concret.
Depuis Sanphebagar, j'ai pris le bus pour Mangalsen. 6 heures de grand frisson à moins de 10 Km/h sur une piste défoncée, à se dire que cette fois-ci c'est la bonne, le bus va se coucher. Mais non, le chauffeur connait bien son engin.
Mangalsen a été le théatre de combats assez serieux dans le passé avec les maoistes. Plus d'une centaine de morts, des milliers de soldats à l'assaut... Enfin bon, tout ca est révolu. Maintenant ils font juste la guerre des tags incitant à voter pour X ou Y. Pourvu que ca dure.
La police vient controler mon identité et me demande ce que je fais là. Ben j'me ballade. Mais tout va bien, c'est pour ma sécurité.
Magalsen, c'est la fin de la route. Après c'est fini, y'en a plus, il faut marcher. J'ai essayé de gribouiller en jaune sur la carte la portion de trajet concernée.
J'ai donc pris mon sac et je me suis mis en route à travers les montagnes en direction de Binayak. La première heure a été éprouvante, ca grimpe bien trop pour moi et mon gros sac.
Je suis parti en délire sur le miracle des montagnes népalaise. On grimpe, on grimpe, et ca s'arrête jamais. Arrivé en haut d'un sommet il y en a toujours un autre encore plus haut, c'est sans fin. Ca défit la notion d'infini sans limites : c'est l'infini borné.
Enfin bon, aussi longue soit la nuit, le jour finit toujours par se lever, et j'ai finalement rejoins une piste qui traverse la région. Elle a été construite par une ONG allemande (GTZ), le gouvernement étant trop pauvre et trop corrompu pour faire quelque chose. Ici c'est des étrangers qui viennent faire les routes. Ca fait bizarre.
Ils m'ont demandé de rester 1 mois et demi pour leur apprendre à enseigner, moi qui n'ai jamais donné un cours de ma vie.
Tout le staff se reunit autour de moi pour me parler de tous leurs problèmes. Je suis le premier blanc qu'ils voient depuis peut être plus de 15 ans, et ils me considèrent comme Mr. Solution. Sauf que moi je me suis vraiment senti impuissant, impuissant comme un backpacker fauché qui visite le tiers monde en bus et à pieds.
Mais bon, au moins j'ai du temps, et je peux toujours en donner un peu, alors j'ai accepté de rester un peu. Durant ce temps, j'ai vécu avec un euro par jour : 20 Rs pour dormir, 35 Rs chaque repas, et voila, 90 roupies par jour, moins d'un euro. J'ai pas payé le thé (3 Rs), mais ils m'ont fait payer l'hébergement parce que je suis blanc. Normalement, si on mange, on dort gratuitement dans la chambre dortoir. Mais bon, en contre-partie, j'avais un lit pour moi tout seul. Une nuit, ils étaient 2 ou 3 par lit (des lits une place évidemment).
Quand je les ai vu préparer les pommes de terre, j'ai été amusé de voir qu'elles étaient petites comme des radis - comme c'est mignon. J'ai demandé si c'était une variété particulière. Non non, ce sont des patates ordinaires, c'est juste que le sol est trop pauvre pour qu'elles grossissent normalement. Ah bon, ok.
Depuis quelques années, les fermiers ne sont plus auto-suffisants. Avant ils ne leur manquaient que le sel. Maintenant ils doivent vendre du lait parce que la récolte est insuffisante. Chaque famille a tout une tripotée de gamins à nourrir, les sols sont fatigués par l'agriculture sur brûlis, et la déforestation devient préocupante.
Mais à Binayak on ne meurt pas de faim. Tous les jours, on peut avoir une grosse platrée de riz, et si on est difficile comme moi, on peut varier de temps en temps en prenant des nouilles chinoises type Bolino (Chowmein). Donc à Binayak, tout le monde mange à sa faim, y compris les enfants. Et pourtant, ca ne suffit pas. Dans cette région du Népal, près de 50% des enfants souffrent de malnutrition moyenne à sévère. Concrètement, les gosses tout mignon ont des gros ventres gonflés.
L'école où j'ai été est une English Medium Boarding School, c.a.d un école primaire privée où l'accent est mis sur l'enseignement en anglais. Elle a ouvert ses portes il y a 2 ans. Cinq investisseurs se sont associés pour la créer. Je n'ai pas bien réussi à cerner la notion d'investisseur, dans la mesure où pour l'instant du moins, il n'y a pas de retour sur investissement. Est-ce simplement des fondateurs qui font cela parce qu'il faut faire quelque chose, ou est-ce du business? Peut être un peu des deux.
Ce sont en majorité des professeurs de l'école publique qui versent une partie de leur salaire pour financer cette école et enployer d'autres profs. Les écoles publiques n'enseignent pas l'anglais, et les enfants qui en sortent n'ont pas d'avenir m'ont-ils expliqué.
A la prochaine rentrée, il devrait y avoir un ordinateur. Moi je suis informaticien, alors j'ai demandé à voir la bête. Ils m'ont montré l'écran, le clavier, la souris et l'onduleur. Et ou est l'unité centrale? - Ben on l'aura dans quelques mois. En 2 ans, ils ont réussi à s'acheter une moitié d'ordinateur, transportée à dos d'homme jusqu'ici.
Moi je me suis souvenu que j'avais un deuxième ordinateur dont je ne me servais jamais et dont je ne savais pas quoi faire. Ca fait bizarre.
Je sais pas trop comment ils vont gérer leur ordinateur. Il n'y a pas d'électricité, ils ont juste des panneaux solaires pour charger des batteries avec lesquelles ils s'éclairent la nuit. Il leur faut un groupe électrogene, mais je sais pas ou ils comptent s'approvisionner en pétrole. Enfin bon, ils sont bien parvenus à transformer une petite maison en école pour 300 momes.
Il a été marrié à l'age de 12 ans, avec sa femme qui en avait alors 7. Quand il avait 1 an, sa famille a quitté le Bhoutan (comme 90.000 autres réfugiés) et sa mère est morte dans un accident de bus lors du trajet vers le Népal.
Il m'explique comment il est arrivé ici à Binayak pour enseigner avec un salaire de 5500 Rs par mois (60 euros) : même au Népal, on ne fait rien avec ca. Il m'a invité à manger chez lui, juste avant mon départ, dans sa maison humide qui le rend malade, lui ainsi que son bébé d'un an. En mangeant le Dal Bath le plus pauvre de ma vie, je priais pour qu'il ne me fasse pas vomir devant eux, cela les humilierait.
Puis est venu le temps de partir, ou plutot, je dois l'avouer, de fuir. Un des fondateurs de l'école m'est désigné comme guide et porteur de sac. Une petite cérémonie d'au-revoir est faite avec les enfants, on danse, et j'ai droit à la bénédiction et à la guirlande autour du cou.
Pour que je ne me fasse pas rouler, mon guide a été chargé de négocier tous les prix pour moi, et il m'a été interdit de demander quoi que ce soit. On marchera 4 heures et traversera la rivière Karnali en barque.
Je decouvrirai plus tard qu'il m'a fait payer 2 fois le prix normal. C'était le seul à qui je faisais confiance, cela m'a donc blessé. Mais il ne faut pas juger, ici une roupie est une roupie, et un blanc restera toujours un blanc. On est pas des mêmes mondes, j'ai fait l'erreur de l'oublier.


